samedi 24 janvier 2009

La décroissance : le gros mot à utiliser... avec jubilation !


Je viens de terminer un roman terrible de Bernard Noël, Le Château de Cène. L'ouvrage fut attaqué pour outrage aux moeurs, et Bernard Noël a beaucoup réfléchi sur la censure, et même sur ce qu'il appelle la Sensure, mot « qui par rapport à l'autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole ». Cette citation provient d'un texte, L'outrage aux mots, qui accompagne désormais le roman en postface. (1)

Voici le passage, toujours extrait de ce texte, qui m'a amené à écrire ce billet :
« Tous les mots sont complices de leur contexte de la même manière que tous les opprimés sont complices de leurs oppresseurs sinon, eux qui sont la majorité, ils s'uniraient pour vaincre. L'histoire n'est que l'histoire de l'oppression. Les révolutions, finalement, n'ont jamais servi qu'à ceux qui renversent le pouvoir pour le prendre. Nous sommes dupés d'avance parce que la langue est contrôlée. La langue comme l'État a toujours servi les mêmes. […] Le bon goût est l'un des gendarmes de la morale. Il la sert. Il la serre autour de notre gorge et sur nos yeux. […] Comment traiter ma phrase pour qu'elle refuse l'articulation du pouvoir ? Il faudrait un langage qui, en lui-même, soit une insulte à l'oppression. Et plus encore qu'une insulte, un NON. Comment trouver un langage inutilisable par l'oppresseur ? »

La décroissance est un « gros mot », et c'est bien pour cela qu'il faut l'utiliser !
Nous, objecteurs de croissance, sommes des sales gosses et utilisons un terme qui fait mal aux oreilles des drogués du productivisme, des drogués du capitalisme. Les gros mots, la morale bourgeoise en a horreur, les gouvernants, les élites en ont horreur.
Ne nous privons pas de ce plaisir d'utiliser l'interdit !

La décroissance, c'est du poil à gratter pour les économistes, les médias et autres admirateurs de la croissance qui viennent de s'apercevoir qu'ils n'étaient que des joueurs de pipeaux ! J'en conviens, ce n'est pas facile pour eux de jeter une partie de leur bibliothèque, de remplacer des chroniqueurs dépassés, et de devoir étudier, réfléchir à de nouveaux concepts, bref de quitter « leur statut de véritable clergé contemporain ». (Le choc de la décroissance/Vincent Cheynet. - éd. du Seuil)

La décroissance est un gros mot, que la classe dominante aimerait voir disparaître ou qu'elle aimerait pervertir. Elle a déjà récupéré une certaine critique de la croissance avec l'expression développement durable ; elle a tout autant intérêt à utiliser le mot décroissance comme synonyme de récession, comme symbole de négativité et de régression.
Si cette deuxième hypothèse se vérifiait, le mot devrait-il disparaître pour autant ?

Nous sommes dans une bataille des mots et c'est bien pourquoi il ne faut pas priver de sens la décroissance. Déjà qu'elle est mal vue dans les médias dominants, il ne faudrait pas ajouter à cette censure, la sensure.

Je cite Vincent Cheynet : « la décroissance procède de la volonté de faire un acte de communication, afin de porter un discours dans l'ensemble de la société ». La technique utilisée est simple : les objecteurs de croissance interpellent leurs concitoyens « avec un mot qui est un contre-pied radical aux ordres auxquels ils obéissent ». Mais, prévient-il, l'acte de communication a ses limites. En effet, le terme n'a-t-il pas le défaut de porter en même temps une dénonciation et un projet ?

Certains de mes camarades objecteurs de croissance aiment utiliser l'expression de Paul Ariès : la décroissance est un mot-obus. « Le terme [...] fonctionne comme un mot-obus pour pulvériser l’idéologie dominante mais aussi comme un excellent analyseur de notre époque ».(Décroissance ou barbarie. - éd. Golias)
Pour Serge Latouche, le mot décroissance est « une bannière » derrière laquelle se ranger, « un slogan politique à implications théoriques ». (Le pari de la décroissance. - éd. Fayard)
Les détracteurs de la décroissance s'arrêtent ici : pour eux le terme n'est qu'un slogan incomplet, négatif. Que dénonce-t-elle au juste ? Qui y a-t-il après la provocation ?
Oui le terme décroissance est négatif ! Comment pourrait-il être perçu autrement puisqu'il dénonce un système inégal et destructeur avec lequel beaucoup collaborent ? (2)

Notre travail ne s'arrête pas à des critiques de sales gosses : les alternatives que nous défendons dans notre projet, peuvent pour certaines déjà se mettre en place. Mais ce projet sera évidemment le plus difficile à faire entendre.

Et quand bien même la décroissance ne serait qu'un slogan, il faudrait utiliser ce gros mot pour dénoncer plus bête que soi. Merdre alors !



Liens :
(1)lire sur remue.net, un article de Bernard Noël, La privation de sens, ainsi que le dossier réalisé sur cet auteur
http://remue.net/spip.php?article2991

(2)écouter Marie-José Mondzain invitée par France Culture à donner Un autre regard sur la crise
http://decroissance.lehavre.free.fr/oueufetpoule.htm#regards

vendredi 9 janvier 2009

Penser la transition


Penser la transition d'un système à un autre : du système dominant, le capitalisme, à un autre, plus humain, plus écologiquement viable, plus convivial.
C'est bien le grand chantier qui nous attend dans les années à venir.

Pour certains qui ne peuvent pas comprendre l'urgence, il faudra du temps. On ne change de mode de pensée en s'agitant sur sa chaise ou en improvisant devant des caméras et des micros. Nos chers dirigeants ont participé à un colloque dont l'intitulé est à pleurer de rire : Nouveau monde, nouveau capitalisme. On y a parlé sans surprise de régularisation.

Pendant ce temps là, des intelligences sont au travail et publient des livres : vous pourrez lire ici

URL source: http://www.rue89.com/american-ecolo/2009/01/08/ecologie-pour-sauver-la-planete-les-petits-gestes-ne-suffisent-pas

un article présentant deux publications récentes. L'une est en anglais, l'autre est signée du journaliste Hervé Kempf.
Celui -ci poursuit le travail qu'il avait entrepris dans « Comment les riches détruisent la planète », ouvrage fort intéressant, qui a rencontré un grand succès en France et dans le monde entier, avec des traductions en anglais, espagnol, italien et grec.
Son nouveau livre, qui paraît comme le précédent aux éditions du Seuil, s'appelle « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ». Hervé Kempf sera l'invité de Ruth Stegassy dans l’émission "Terre à Terre", sur France Culture, ce samedi 10 janvier à 7 h 00.  

Certains ont déjà compris qu'une transition était urgente et nécessaire, quand d'autres sont encore aux balbutiements, et pensent encore que « le capitalisme reste malgré tout (comme la démocratie) le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », et souhaitent que « l’économie soit animée par des entrepreneurs passionnés par ce qu’ils créent plutôt que par ce qu’ils accumulent. »
Le nombre de perles que l'on peut lire sur la toile est impressionnant !

Comme le chantait Boris Vian, «Y'a quelque chose qui cloche là-dedans » !

Bonnée année 2009 et pensez l'insoumission en bonne compagnie !

PS : l'image provient du site http://www.devianlazizique.com/